SAINT GILLES CROIX DE VIE
 
Errances du côté de Saint Gilles croix de Vie, contempler la chaîne hercynienne le long du rivage (avec un peu de calva pour aider à marcher dans le sable).

Une des dernières rando' avec un regretté compagnon, qui désormais ne marchera à nos côté que dans nos cerveaux embrumés. Sous les photographies, quelques bribes des derniers mois en sa compagnie.




- Hmm, c’est vrai, tu roules vraiment les clopes… comme une merde.
- Je t’avais prévenu, t’attends pas à un miracle.

Entre deux toussotements, bon éclat de rire... après avoir manqué de s’étouffer avec le toncar de la clope que j’ai roulé.
C’est un fait, je ne roule jamais de tabac, et quant à la plante plus délicate, je la préfère bien plus volontiers en tisane, ou dans une pipe à eau.
Pendant que comme un con je me débats avec une autre feuille, dans un souci constant de m’améliorer, nous profitons du Soleil qui perce légèrement à travers le feuillage de notre arbre.
C’est devenu notre habitude quand je viens te rendre visite dans cet institut, de venir se poser là contre ce tronc dans les rayons tamisés, moi le cul posé sur les racines émergentes du sol, et toi dans ton fauteuil roulant, évitant le rayonnement direct, pâle que tu es comme une merde de laitier. Là, posés à écouter du Aphex Twin, deviser d’expéditions en souterrain et des travaux de confortations dans le troglo’ où tu viendras filer un coup de main...
Mais aujourd‘hui elle est de la partie. Elle, parce que j’ai complètement zappé son prénom. Fauchée violemment comme tous les damnés du coin. Deux partenaires à la rencontre inopinée dans ces instants magiques.
Pour elle histoire à la con : voyage scolaire en Angleterre, bus prévu pour la France, descente côté route, broyage par une bagnole, coma, rééduc’, souffrance et douleur. Royal Flush. Parcours différents, même saloperies.
Et pendant que je vous écoute, comme deux vétérans partageant leurs expériences, je me débats toujours comme un connard avec le papier à tabac, que je mouille comme une pucelle, ce qui ne manque pas de vous faire marrer.

Et dans les rires qui émergent tout de même au milieu de cette merde sans fond, j’ouvre les yeux. Couché sur le dos. Noir complet. Machinalement je cherche ma frontale et me retrouve face à une paroi couleur ocre à moins d’un mètre de moi. Après avoir compris que la paroi est immobile, et non pas en train de me tomber sur le coin du rable, je zieute aux alentours. Par les baloches du cornu, qu’est ce donc ce merdier ? Un rapide balayage, et l’histoire me revient. Grotte du Père Leuleu, en train de bivouaquer entre camarades des sous-sols. Journée de rando’ en surface et en dessous, et au milieu de la nuit et de l’ocre, les souvenirs qui reviennent en rampant, comme un bon monsieur La Crampe du fond de sa malle. Et je referme les yeux.

Quelques mois plus tôt. Dans le coltar, à l’arrière d’une bagnole, direction quelques carrières dans ch’nord. Les migraines régulières et mon œil droit qui décide de prendre son indépendance de temps à autres me collent quelques vilaines insomnies, qui me rattrapent sur la route. Le camarade de sous-sol, sis sur un siège à l’avant, me partage une nouvelle réjouissante:
« En parlant de migraine, mon frangin a chopé une cochonnerie… Rendez vous la semaine prochaine chez l’oncologue... »
Les résultats tombent quelques jours plus tard. Tiercé dans l’ordre. Quelle suite pour les évènements ? « Bah tu sais, gerber sa chimio’ … et attendre. »

[…]

Travaillant consciencieusement ma cirrhose et approchant avec ferveur des 3 grammes, un son régulier me parvient. Dans la quasi-obscurité de l’abri PTT et les fumigènes, entrecoupés de quelques éclairages aux fréquences nerveuses commençant à délicatement me décoller la rétine, je me dirige vers l’origine des vibrations. Dans un coin, du didgeridoo, envoûtant, qui prend aux tripes et finit de me propulser bien au-delà de la merde ambiante de la surface.
Et je suis de nouveau là, sous ce foutu arbre, à penser à cette rencontre lointaine dans les carrières, à ce son que tu ne pourras plus jouer, jusqu’à entendre à nouveau tes rires et ceux de ta pote de purgatoire, en train de vous foutre de ma gueule avec ma clope aussi pimpante qu’une flaque d’eau anémique. Là, à vous marrer, à profiter du Soleil, avec vos hémisphères cérébraux comparables à un récif corallien en fin de parcours, dans cette situation qui sent gentiment la fatalité. Dans cet institut de chiasse, qui a carrément des airs de terminus pour tous les broyés, mis à l’épreuve par un dieu trop sadique pour du Lovecraft.

[…]

Et la fumée s’envole, coucou les nuages. Ai préféré rester aux premières loges pour l’envolée lyrique, attendre bouteille de Cointreau à la main que tu pointes ton museau à la cheminée. Une rasade au sol, une autre au gosier, et à la tienne, ciao mon pote, "tchao pantin".
Et tu nous laisses là comme des cons, à nous dire dans les derniers moments de lucidité qu’il faut profiter de la vie… Stade ultime de la démence ou du Zen absolu vers lequel il faut tendre ? Ce serait cool que tu reviennes pointer ta gueule apporter une réponse, parce qu’en attendant c’est plutôt l’improvised munitions handbook que ça me donne envie de réviser.

[…]

Expiration du dernier flux de N2O. Avec une alcoolémie à dissoudre du polak, mélangée à du flacon bleu Gifrer, faut pas s’attendre à mieux que du flashback merdeusement en vrac. On tentera de faire mieux à jeûn. En attendant, je lève la bouteille carrée au doux parfum d’orange à ton souvenir l’ami.